15 juillet 2007

FAN FICTION, UN GENRE ADOLESCENT.

Le créateur a abandonné son héros à la dernière page du livre, à l’ultime diffusion de la saison télé. Vous ne pouvez vous contenter de cet arrêt momentané de l’imaginaire, l’histoire doit continuer. Vous qui savez déjà tout de lui, vous avez le pouvoir d’écrire la suite de l’aventure et toute possibilité de devenir à votre tour le démiurge bis de votre idole.
Votre terre d’élection créative se nomme Fan Fiction.
Là, sur des millions de pages Internet dévolues à leurs personnages favoris, des adorateurs concoctent amoureusement les suites les plus improbables aux épopées des dieux de l’adolescence.
Le plus coté de ces élus à avoir été détourné de son chemin commercial est sans doute Harry Potter, le jeune sorcier de papier et de cinéma. Il est suivi de près par Buffy, Tueuse de vampires sur petit écran. Les sagas Star Wars, Star Trek ou du Seigneur des Anneaux ont leurs plumitifs aficionados, quand d’autres se dévouent aux sirènes kawaï du manga en socquettes ou même à l’adaptation en récit de scénarios de jeux vidéos … La liste est trop longue pour être dressée exhaustivement.

La fiche wikipedia qui correspond actuellement à la définition du genre « fan fiction » propose cette citation

Ironique revanche de l'écrit sur le monde de l'audiovisuel, la fanfic est un mode d'expression issu de la culture populaire […] « La fan fiction est une manière pour la culture de réparer les dégâts commis dans un système où les mythes contemporains sont la propriété des entreprises au lieu d'être celle du peuple. » dit Henry Jenkins (Director of Media Studies - Massachusetts Institute of Technology).

Se connectant aux nombreux portails et forums de fan fics, l’écrivain en herbe va pouvoir proposer au lecteur, souvent un autre fan, sa version du mythe. Il reprend la main sur la fiction matrice et stimule son imagination pour obtenir lui-même réparation et suite de la fiction.

Les jeunes fans font rarement un sort bien méchant à leur héros. Pour autant la méthode de « travail » est extrêmement bien codifiée. La première règle est de faire honneur à son premier créateur en présentant le contexte de création original, en déposant en quelques sortes les armes à ses pieds. Dans le développement même de l’intrigue et du rôle dévolu aux personnages une multiplicité de sous-genres ont été répertoriés : One Shot (récit unique ne prêtant pas à développement), Alternative Universe (décontextualisation par rapport à l’univers originel, temporel ou spatial), Cross Over (croisement entre personnages de séries distinctes), Self Insert (l’auteur s’introduit dans l’histoire en tant que perso à part entière), Waffy pour les fleurs bleues, Angst (histoires douloureuses), Deathfic (fin de figures d’importance), Songfic (adaptation musicale du récit), et toutes les variantes de nature sexuelle telles que Yaoi, Yuri ou Slash (relations homosexuelles), Het (histoires entre hétéros), Lime et Lemon pour le sexy qui monte en pimenté jusqu’au PWP, le porno sans intrigue, particulièrement explicite.
Déprimé chronique, looser, pervers facétieux, à poil dans la salle des potions en compagnie du grand méchant loup ou même tout pareil à l’idéal de son premier auteur : le champ des possibles en fan fic est entièrement ouvert pour peu de connaître son sujet de prédilection et de trouver des lecteurs une fois la « rédaction » publiée sur le web.

La fan fiction n’est pas un spin-off officiel, c’est un récit d’admirateur, mais, bien que très réglementé, il est souvent mal ficelé. Ses auteurs sont également d’audacieux réformateurs de la grammaire et de l’orthographe – « é b1 Ari PotR alors ilé luv d’Rmion’ & alors c compliqué ». Signe de temps préoccupés de vitesse et d’apparence plus que de contenu qualitatif, le langage SMS fleurit chez de jeunes écrivains pourtant bien dévoués à transmettre au mieux la geste de leur personnage favori. Ces lacunes rendent la lecture rébarbative et font obstacle au développement du genre au-delà d’un cercle d’initiés capables de décrypter le talent de conteur sous l’indigence de la formulation. Pourtant, si la fan fiction est souvent un hommage, rien n’empêche un hommage d’être de la bonne littérature.

NORMAL AGAIN, EXTERIEUR NUIT

En farfouillant de liens en liens dans la fiction amateur on prend plaisir à découvrir de véritables textes et à suivre avidement l’évolution des chapitres, en attendre la prochaine publication. Certaines créations pourraient même prendre place dans la fiction officielle du héros. Justiciers d’une histoire prête à consommer récupérée par un pouvoir « populaire », un fan qui se mêle d’écriture peut s’avérer être un auteur d’envergure.

Mars 2007, l’écrivain Chloé Delaume publie un « livre de fan ». Intitulé « La dernière fille avant la guerre » (éditions Naïve), le récit est né de sa fascination adolescente pour le groupe de rock français Indochine. Un autre livre est déjà en gestation qui sera publié aux éditions è®e en Octobre de cette même année. Il s’intitule « La nuit je suis Buffy Summers ».

Buffy, précédemment citée comme ayant particulièrement suscité les fictions amateurs, inspire donc l’écrivain Chloé Delaume. Mais cela est sans doute bien plus compliqué car Chloé Delaume elle-même est un personnage de fiction …
Pour qui connaît sur le fil de la hache son manuel de la Tueuse en 7 saisons, l’évènement auquel se réfère l’auteur comme préalable à la mise en place de sa fiction se situe à l’épisode 17 de la saison 6, et son titre original est « Normal Again ». L’action se déroule dans un asile psychiatrique dans lequel Buffy serait enfermée depuis le début de ses aventures. En parallèle le téléspectateur la suit dans le monde peuplé des monstres habituels de la jeune tueuse. La jeune femme a toujours souhaité être une fille simple et « normale » mais on lui a imposé une destinée de héros. Cet épisode laisse supposer que tout l’univers de l’héroïne ne serait qu’une chimère issue d’un délire schizophrènique, que Buffy se rêve en héroïne superpuissante quand sa réalité est celle d’une petite ado démunie devant sa peur d’évoluer dans un monde adulte.

Le livre de Chloé Delaume n’étant pas encore paru on devra supposer au vu à la fois du titre du livre et des précédents opus de l’écrivain qu’il s’agit d’une exploration, via Buffy, de sa dialectique sur un personnage de fiction, elle-même, Chloé D., auteur et spectateur de sa propre histoire. Le texte de présentation proposé sur le catalogue de la plateforme éditoriale reprend le premier précepte de la fan fiction c’est-à-dire la mise en contexte et le rappel du mythe original mais déjà il s’ouvre sur autre chose : un jeu de rôles est proposé au lecteur qui va lui permettre de participer au récit. Le roman prend apparemment cette fois la forme d’un sous-genre de littérature un peu oublié depuis le siècle dernier, celui du livre-jeu ou « livre dont vous êtes le héros ».
L’auteur du livre est donc un personnage de fiction qui se prend pour un autre personnage de fiction et qui propose au lecteur de devenir lui-même un protagoniste du récit …

Les seuls indices quant au contenu de ce livre à paraître (son titre référentiel et schizophrène, la présentation du synopsis par l’éditeur ainsi que le back-up documenté sur un site de création électronique) augurent d’un récit de fan extrêmement tordu déguisé en objet littéraire non répertorié. Familière des univers de jeux et des récits d’autofiction, Chloé Delaume réinterprète le parcours du héros de série télévisée et développe une « fiction non originale » en intégrant à la lecture un deuxième personnage de fiction, elle-même, encore démultiplié par l’intervention participative du lecteur.

Si la fan fiction n’est souvent guère plus qu’un hommage, la rencontre entre la « chanson de geste » du fan et la « petite musique » de l’auteur crée l’hybridation qui fait le véritable objet littéraire.

NOUVEAUX « ELUS » DE LA FAN FIC

Il n’y a jamais autant de récits amateurs que lorsque le héros meurt. Le vide laissé par sa disparition étant sitôt comblé par l’imagination des fans, impatients de poursuivre sa quête. La vie ne s’arrête pas quand la fiction ne s’arrête pas, et la mort d’un protagoniste n’est pas du tout un problème dans la fan fiction. Un petit flash-back, une astuce spatio-temporelle et le revoilà sur pied. Si l'exercice du genre se rapporte le plus souvent à l'extrapolation de l’univers du héros de papier ou de l'écran pourquoi ne pourrait-il s'appliquer à un autre champ d’origine, non fictif cette fois-ci : celui de la politique.

Il est un personnage récurrent en France qui possède, comme Buffy, comme Harry Potter, le statut particulier d’Elu. Il s’agit de François Mitterrand. Sa dernière occurrence fictive s’inscrit plus particulièrement dans la sphère virtuelle. La part de mystère du bonhomme est encore grande, si immense même qu’elle a suscité nombres d’écrits, des plus critiques jusqu’à des constructions fantaisistes telles que les mémoires de son labrador Baltique (les « Aboitim »). L’ombre de son chien avait sans doute épuisé les ressources nécessaires à tenir en haleine les observateurs de la dernière campagne présidentielle. Par ailleurs l'édition papier semblait peu adaptée au suivi de l’actualité.
De Mars à Mai 2007 le blog de françoismitterand2007 (aujourd’hui fermé) a publié presque quotidiennement des billets élégamment tournés, au style fidèle à celui de son modèle décédé. Le ou les auteurs, bien informés, naviguaient habilement entre histoire et actualité. Pour les aficionados de la campagne électorale, ces récits prirent peu à peu valeur d’oracle dans une campagne présidentielle à la finalité annoncée. A l’image d’une saison télé dont le scénario serait trop prévisible et où les rôles dévolus aux acteurs manqueraient d’envergure, la résurrection de ce personnage charismatique vint relancer les débats et l’intérêt de spectateurs en manque de mythe contemporain. Les lecteurs sachant pertinemment l’original défunt, de facto rendu au statut de personnage de fiction, ne pouvaient que faire la part des choses et se savoir de plain-pied dans un univers de création « littéraire ». Tout de même, ils suivaient passionnément la saga et, via les commentaires, en interpellaient le signataire. « François Mitterrand », personnage de fiction plein de morgue et donneur de leçon, réussit une habile entrée en fan fiction et connut un immense succès populaire.


Nombreux sont les surnoms qui désignent entre tous le Héros, mais on en trouve un qui revient régulièrement : l’Elu. Harry Potter est l’Elu, Buffy est l’Elue, François Mitterrand le fut . Sans désigner François Mitterrand comme le nouvel Harry Potter, la Buffy Version 2.0 de la fan fiction on peut déjà observer ce qu’il advient du plus récent « Elu » de l’histoire de France en route vers les terres encore peu explorées de la fan fiction politique.
Comme dans tous les autres domaines se rapportant aux médias, l’hyper-président Nicolas Sarkozy est déjà à l’œuvre. Son personnage inspire et ses clones virtuels « respirent » déjà.
On écoutera avec délice « le journal du futur », une fiction radiophonique produite par un collectif, « le Mouvement Sous-Réaliste ». L’une de leurs créations, aussi épatante de fantaisie que plausible, a fait le tour du net (et a été trop souvent reprise sans en citer l’origine), il s’agit de l'épisode "spécial funérailles du Président Sarkozy" . Dans un des rebondissements savoureux de ce futur et malheureux décès, l’élection façon « Nouvelle Star » de son successeur relève également d’une belle observation d’une évolution ultra-médiatique de la politique.

Tous les développements de l’Histoire sont ainsi de nouveau possibles. Imaginer par exemple une suite différente au résultat des urnes ne manque pas de sel et, comme dans les reprises fascinées des sagas télévisuelles, tous les ingrédients sont à disposition. Si l’on reprenait dans la corbeille à papier les professions de foi de nos récents « héros » en campagne, chaque programme pourrait se lire comme le synopsis d’une nouvelle histoire à écrire.

Trouver matière à fiction dans l’actualité politique a agréablement enrichi mes lectures électroniques sur le web français de ces derniers mois. Impurs produits de l’imaginaire, les fan fictions à la sauce citoyenne pourraient encore s’accommoder d’un zeste de télé réalité. Au sortir de la campagne des législatives et forte de ces quelques notes fantaisistes sur l’émergence d’une fan fic politique à la française, je commençais à rédiger les premières lignes d’une série intitulée « Miss Dominique, députée à l’Assemblée nationale » … las, un one shot transgenre encore plus piquant que celui que je me proposais d’écrire existait déjà : « Miss DominHulk rue dans les brancards de l’UMP », publié en ligne par Myosotis sur un blog consacré à l’observation de la vie politique !

En attendant l’éclosion de pages qui seraient entièrement consacrées à ces nouveaux Elus, la propagation modeste d’une fan fiction politique via le web révèle dors et déjà des récits de qualité, émanant d’auteurs éclairés. Ces quelques bons exemples montrent que le genre mériterait de susciter autant d'intérêt que les contes issus de l’audiovisuel.